6 mai 2008
· Classé sous Chou, niches de marché
Lorsqu’on atteint un certain âge… il y a des souvenirs longtemps enfouis qui parfois ressurgissent de façon tout à fait inattendue… une odeur (le fenouil…), un parfum, un son (le caquetage des poules… une chanson… un accent…), une image (la forêt vue de haut, comme la mer; ou la mer vue de loin, comme une canopée infinie…) un mot, une expression réveillent la mémoire de choses parfois imprécises et souvent peu racontables (ou alors, si vous avez six mois devant vous pour en entendre le récit).
Il y a quelques jours, donc, chez une cousine avec laquelle je partage une grand-mère qui nous fut, à l’une et à l’autre, mais séparément, proche (et dont elle est, mieux que moi, héritière), je lis un petit mot qu’elle avait griffoné pour son fils (maraîcher-horticulteur, le fils, ayant pris la suite de ses parents) et qui était resté sur la table… je lis “grenons de chou”, et cette expression, instantanément, me sonne très familière, en même temps que très lointaine. De cette mémoire lointaine, avec ces grenons de chou reviennent une voix, sans doute celle de ma grand-mère, un r qui roule un peu, un accent d’autrefois… Mais pas d’odeur, pas d’image, pas de goût… Alors c’est quoi, ma cousine, ces grenons de chou, dont tu dis à ton fils que tu les as coupés, et dont, d’outre-tombe, parle ma grand-mère, ou ma mère, pour laquelle ce devait être goût et odeur d’enfance ?
Les grenons de chou, ce sont des tiges de choux fourragers montés en fleurs, donc, ensuite, en graine (d’où grenons), coupées sur environ 25 cm (plus bas, la tige est dure), avec ses petites feuilles presque bleues et ses fleurs en boutons ou juste fleuries (fragiles pétales jaune pâle); ça se coupe au printemps; les choux ont végété tout l’hiver et aux premières chaleurs et lumières printanières, ils montent pour fleurir. Ou en fin d’été, si les choux ont été semés au début du printemps. Alors on coupe le haut des tiges… et le reste est pour les cochons, c’est trop dur pour les estomacs humains.
On les fait bouillir dans de l’eau salée, pour bien les attendrir. On les mange en salade, avec huile d’olive, échalote, sel et vinaigre (du balsamique, je pense, doit faire l’affaire…). Le goût est à la fois puissant et rafraichissant. Ne pas en abuser, néanmoins…
On doit aussi (mais il me reste à essayer) pouvoir les cuire à l’étouffée avec du lait de coco (j’aime le lait de coco !) et du cumin (j’aime le cumin !). Et j’ai idée qu’en terrine avec un bon poisson ou de la chair à saucisse et de la pomme de terre, ça devrait fonctionner… A tenter.
Juste une inquiétude : les grenons de chou sont absents des supermarchés, absents des marchés… sauf dans le village de mes cousins et les villages alentour où ils vont installer leur banc de légumes. Je donne l’adresse à qui la veut ! J’ai parlé à mon jeune cousin maraîcher de “niches de marché”, sans jeu de mots (quoique…); mais il me considère comme une intellectuelle de la ville, gentille et serviable, mais déconnectée des réalités de l’entreprise. Il a peut-être raison. Qui a envie de manger (donc d’acheter) des grenons de chou ? A moins qu’un cuisinier en vogue en fasse un jour prochain l’étendard de son talent, et que dans Le Monde 2, JP Géné écrive à leur sujet un article plein d’admiration et de nostalgie…